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Les compagnies d'assurance: une opinion très personnelle...
par Vincent Allard
Je déteste les compagnies d'assurance.
Remarquez que ce n'est pas nouveau. Depuis tout au moins le début de ma pratique d'avocat, il y a de cela plus de 15 ans, j'ai en aversion ces entreprises de papier, dont les fondations ne tiennent que sur des statistiques et des probabilités, et qui ne possèdent que 2 départements: l'un qui empoche les primes et l'autre qui ne paie pas les prestations.
Cette rancoeur me tenaille donc depuis déjà longtemps. Mais, tout récemment, un événement s'est métamorphosé en une toute petite goutte, celle qu'il fallait pour faire déborder le vase...
Mon épouse, soucieuse de s'assurer une vie enfin paisible après mon décès (qu'elle espère sûrement imminent), décide que ma vie vaut la peine d'être assurée. Disons, assurée un peu plus... Elle contacte donc un ami courtier et celui-ci lui fait remplir les formulaires usuels, vous savez ceux qui devraient, en vertu de la loi, être fournis avec une loupe possédant un facteur grossissant de 400x. Elle en profite pour assurer sa propre vie, qu'elle évalue à un montant dix fois supérieur à la mienne, tout en nommant nos enfants bénéficiaires de cette manne potentiellement providentielle.
Après avoir signé (vous remarquez que je n'ai pas écrit "lu et signé") 74 formulaires, elle me demande de compléter un questionnaire médical fourni par la compagnie d'assurance. Sur une page seulement.
Il y a 15 points développés, consistant en des questions, sous-questions, sous-sous-questions, sous-sous-sous questions, demi-questions et absences de questions. La preuve? Il y a 56 caches à cocher: oui, non, jour, sem., pi, cm, lb et kg. Pour toute réponse affirmative, on me demande d'indiquer les détails ci-dessous.
Le "ci-dessous" est constitué de 30 lignes d'une longueur de 3 pouces et 3/4 chacune. Transposées bout à bout sur une feuille 8.5 par 11", cela signifie environ 14 lignes, avec une petite marge à gauche. Ces 14 lignes représentent environ 43% de cette feuille. Et considérant que, à moins de n'être qu'un souhait exprimé physiquement par mes futurs parents ou un foetus bien emmitoufflé dans le ventre de ma mère, j'aurai obligatoirement à répondre "oui" à au moins une question, je devrai donc utiliser une partie de ces lignes mises gentiment à ma disposition.
Mais si, par hasard, je répondais "oui" à toutes les questions posées? Je disposerai alors de moins d'une ligne (de 3 pouces et 3/4...) pour répondre à chacune. Mais vu que les probabilités que quelqu'un réponde "oui" à toutes les questions posées ont sûrement été considérées très faibles par la charmante compagnie d'assurance, je devrais normalement avoir l'espace suffisant pour me mettre à nu devant elle, tout au moins littérairement.
Maintenant, les questions... Attachez vos "tuques", on part!!!
Première question: "Avez-vous, au cours des 5 dernières années, consulté un médecin, un chiropraticien ou un autre praticien, subi un examen médical ou été traité dans un hôpital, clinique ou autre établissement?
Si oui
Donner les détails - description des malaises ayant motivé les consultations, noms et adresses des médecins ou hôpitaux consultés, dates des consultations (fréquence) - et répondre à 2."
Bon, avant de passer à la question 2, commençons par nous étouffer avec la première...
C'est sûr que, depuis les 5 dernières années, j'ai consulté un médecin. Ne serait-ce que pour me faire confirmer par un disciple d'Hippocrate que je vieillis, que je perds mes cheveux, que j'engraisse, que je stresse, que je mange mal, que je ne fais pas assez de sport, que je cours à ma perte en fumant, en buvant et en me couchant tard, et que je ne suis qu'un malade imaginaire quand j'invoque mes maux de dos, mes maux de tête et mes maux (?) d'esprit... Qui n'a pas consulté un médecin durant les 5 dernières années? Bien peu de gens, n'est-ce pas?
Est-ce que j'ai consulté un chiropraticien? Mon beau-frère, ma belle-soeur et mon beau-père (ce dernier ayant cessé de pratiquer à cause de la sclérose en plaques) sont tous chiropraticiens! Il aurait été plutôt mal vu par l'intelligentsia de la belle-famille que mon corps ne réclame pas, à cor et à cri, les services énergiques de l'un ou l'autre de ces professionnels de la manipulation (physique, j'entends...).
D'autant plus que c'est lorsque j'ai un torticolis tenace que mon beau-frère, bien installé dans mon dos et joignant ses mains, que dis-je, ses pinces hydrauliques sur le devant de ma poitrine, pour ensuite entendre (selon lui) et sentir (selon moi) un craquement supposément réparateur, se charge de me rappeler tacitement que je suis marié avec sa soeur et, donc, que je dois être d'une fidélité à toute épreuve. À défaut de quoi, le traitement qu'il me fait régulièrement subir pourrait être légèrement différent (surtout au niveau de la hauteur de ses pinces) et entraîner une faute professionnelle dont il pourrait se défendre aisément dans le cadre d'une enquête du syndic de l'Ordre professionnel dont il relève (suivant celle du coroner), en invoquant que j'ai malencontreusement bougé. Et il aurait l'avantage d'être représenté par un avocat de son choix (et non par son ex-RIP-beau-frère) grassement payé par la compagnie d'assurance dont il paye les primes pour se couvrir au niveau de sa responsabilité professionnelle... Donc, oui, j'ai consulté un chiropraticien.

Est-ce que j'ai consulté un "autre praticien"? Tu parles d'une question... Un praticien... Un praticien de quoi? Ai-je l'obligation de deviner? Et si je tombe juste, est-ce que je gagne un prix? Et si je perds, est-ce que ma succession perd le prix de ma vie (ou du moins le prix que ma vie vaut aux yeux de mon épouse)? Est-ce qu'un acupuncteur, professionnel mal connu par la population et détesté par la force médicale, est un praticien? Est-ce qu'un physiothérapeute est un praticien? Est-ce qu'un psychologue est un praticien? Est-ce qu'un "ramancheur" est un praticien?
Pour qui sont écrits les formulaires d'assurance à compléter? Pour les gens ordinaires ou pour les devins?
Bon. Vincent, calme-toi, tu n'as même pas fini la première question...
Dans la même veine, on me demande si j'ai subi un examen médical. Ben voyons donc! Je frise la quarantaine et ma prostate me préoccupe plus qu'Internet. Et ce n'est pas peu dire... Oui, j'ai subi et je subis annuellement un examen médical complet. D'ailleurs, mon médecin de famille me connaît maintenant mieux que mon épouse! Et le pire, c'est que lui aussi tient des statistiques. Par exemple, sur l'évolution de mon poids au fil des ans... J'ai tenté de le convaincre que sa balance avait un vice caché et que je pourrais intenter pour lui une action contre le fabricant de cette supposée balance, mais rien n'y fit: le verdict annuel est le même.
On me demande aussi si j'ai été traité dans un hôpital, une clinique ou autre établissement. Autre établissement... Si je décide de finir ma dure journée de travail par une petite séance de massage, dispensée par une spécialiste non reconnue par le Collège des médecins, dans un endroit qui n'est pas indiquée dans les pages jaunes, mais dont le numéro de téléphone est plutôt spécifié dans les petites annonces d'un quelconque quotidien, s'agit-il d'un "autre établissement"?
Donc, tout au moins quant à certaines sous-sous-sous questions, j'ai l'obligation de répondre par l'affirmative. Mais encore là, il y a quelque chose qui cloche... Relisez la première question du formulaire ci-haut. Oui, oui, allez-y, ça vaut la peine.
Il n'y a que 2 cases à cocher ("oui" et "non") et il ne faut en cocher qu'une. Donc, même si je désire répondre "oui" pour le médecin, "oui" pour le chiro, "je ne sais pas, vu que la question est imprécise" pour l'autre praticien, "oui" pour l'examen médical, "non" pour l'hôpital, "oui" pour la clinique et "non" pour l'autre établissement, je ne peux pas: il me faut répondre par "oui" ou par "non seulement". En bloc. On me pose des questions ultra-détaillées, qui impliquent nécessairement des réponses pouvant diverger, mais seule une petite case insignifiante doit être cochée...
Par déduction mais surtout par dépit, je coche "oui". Malheur!!! Je viens de tomber dans les griffes acérées du sous-questionnaire, celui qui veut tout savoir de A à Z, celui qui me reproche à mots découverts de sortir de la norme, celui qui commandite les 30 lignes à remplir...
Là, il faut spécifier les malaises, les noms et adresses des médecins ou hôpitaux consultés et les dates des consultations (fréquence).
Tout d'abord, vous remarquerez qu'on ne parle pas des noms et adresses des chiros et autres praticiens. Pourtant, vous l'avez lu tout comme moi, on m'a bien demandé si j'avais consulté un chiro ou autre praticien. Toutefois, la compagnie d'assurance n'est nullement intéressée à savoir leurs noms et adresses. Alors, pourquoi poser la question? Ensuite, on ne me demande pas l'adresse des cliniques et autres établissements. Bizarre, n'est-ce pas? Donc, si je réponds "oui" à cette première question uniquement parce que j'ai rencontré un chiropraticien dans sa clinique, je n'ai pas à donner de détail puisque la sous-question ne s'adresse pas à ce genre de situation. Que c'est loufoque!
Sérieusement, comment voulez-vous que je parvienne à me souvenir de tous les détails demandés par cette sous-question (relisez-là, ça vaut la peine) pour la période de 5 ans précédent le "remplissage" de ce formulaire. Moi qui ai de la difficulté à me rappeler ce que j'ai fait avant-hier! De plus, comment répondre à cet enchevêtrement de questions dans l'espace qui m'est alloué, soit sur une ligne d'environ 3 pouces?
Mais le pire de tout ça, c'est que la compagnie d'assurance ne vérifiera sans doute aucune de mes réponses avant d'émettre la police d'assurance-vie. Le saviez-vous ça? Eh oui! Voici le processus tel que je le comprends:
Le futur assuré répond aux questions du formulaire.
Le formulaire est acheminé, lu, capté, numéroté, analysé et classé par la compagnie d'assurance.
Quelquefois, un test sanguin et d'urine est requis.
La police d'assurance est émise.
À ma connaissance, il est excessivement rare que la compagnie d'assurance fasse des vérifications auprès du médecin de famille (le chiro, elle s'en fout, selon son formulaire...) ou des "autres praticiens", avant d'émettre la police. Mais, savez-vous quand elle en fait des vérifications? Quand on meurt!
Là c'est l'autre département qui prend le dossier en charge, vous savez, celui qui ne paye pas les prestations...
À partir de ce moment, c'est différent. Très différent. Le défunt n'est plus client. C'est un ex-client. Il ne paiera plus de prime. S'il s'agissait d'une police d'assurance dite "permanente", il ne pourra plus emprunter sur la valeur de rachat et par conséquent générer des intérêts pour la compagnie d'assurance. Autrement dit, il ne sera plus payant. Pour certains, on vaut plus cher quand on meurt. Pour les compagnies d'assurance, c'est le contraire. On ne vaut plus rien.
Sur une base contractuelle, la compagnie d'assurance est tenue de payer la prestation au bénéficiaire de la police ou à la succession du trépassé, selon le cas. À condition que vous ne mouriez par dans les 2 ans suivant l'entrée en vigueur de la police.
En matière d'assurance-vie, le Code civil du Québec prévoit que:
"En l'absence de fraude, la fausse déclaration ou la réticence portant sur le risque ne peut fonder la nullité ou la réduction de l'assurance qui a été en vigueur pendant deux ans..."
Mais, à l'intérieur des 2 ans, soyez sûrs que la compagnie d'assurance va examiner attentivement, même très attentivement son dossier.
Que fait la compagnie d'assurance? Elle obtient une copie de tous les dossiers médicaux du défunt, pour la période comprise entre le moment où il a ouvert les yeux pour la première fois et celui où il les ferme pour la dernière fois. Ensuite, elle scrute patiemment et déchiffre pointilleusement les hyérogliphes dessinés au fil des ans par les médecins, infirmières et autre membres autorisés du merveilleux monde médical au sujet de son ex-client. Mais ce travail de moine s'effectue en corrélation directe avec les réponses fournies par l'ex-assuré sur le formulaire médical.
Et s'il s'avère que, par exemple, l'assuré a omis d'indiquer sur le formulaire qu'il avait consulté un médecin le mardi matin avant Noël afin de se faire enlever un ongle incarné, la compagnie d'assurance se fera peut-être (sans doute?) une joie à peine dissimulée d'aviser en termes empathiques la succession éplorée ou le bénéficiaire larmoyant qu'elle ne peut "malheureusement" pas donner suite à leur demande de paiement de la prestation.
Là, la compagnie d'assurance s'appuie une fois de plus sur les statistiques et les probabilités.
Le pourcentage de chance que la succession ou le bénéficiaire lui intente une action judiciaire est de xx%. Si l'action est intentée, le pourcentage de chance qu'un règlement hors-cour intervienne (l'autre partie devenant épuisée moralement mais surtout financièrement) est de xx%. S'il y a un procès, le pourcentage de chance que l'action intentée contre elle soit rejetée est de xx%. Si l'action est accueillie contre la compagnie d'assurance et qu'elle loge immédiatement un appel, le pourcentage de chance qu'un règlement hors-cour intervienne (pour les mêmes motifs qu'un règlement hors-cour en première instance) est de xx%. Si l'appel est entendu, le pourcentage de chance que l'appel logé par elle soit accueilli est de xx%.
Maintenant, mettez des chiffres à la place des "xx", selon votre vision des choses. Et faites vous-mêmes les calculs... Vous verrez que le pourcentage de chance que la compagnie d'assurance ait à payer la prestation d'assurance, en tout ou en partie, est très faible. Comprenez-vous maintenant pourquoi l'autre département est celui qui ne paie pas les prestations?
Maintenant, revenons au formulaire, si vous le voulez bien.
La question 2 est du même acabit que la première:
hospitalisations (durée)
traitements reçus (nature et durée)
médicaments prescrits (nom, dose et durée)
__ examen de diagnostic __ électrocardiogramme __ radiographie
__ examens sanguins (nature, date et résultats) __ autres (spécifier)
examens futurs recommandés (nature et date)
invalidité ou absence au travail (causes, dates et durée)
Disons que j'ai 5 lignes de 3 pouces et quelques poussières pour dresser un c.v. médical de ma personne! De plus, n'étant pas médecin de profession, comment puis-je répondre à la sous-question b) de façon à ce que ma réponse puisse décrire de façon juste les traitements reçus? Faut-il utiliser le langage de tous les jours ou le jargon médical?
C'est comme pour les médicaments.
Quand connaît-on le médicament prescrit? Sûrement pas lorsqu'on va voir le médecin. Celui-ci nous prescrit un antibiotique quelconque ("Je vais te prescrire un antibiotique assez fort et ta bronchite va partir d'elle-même.") et il nous remet un petit bout de papier, avec en entête le nom de sa clinique et une coche à côté de son nom. Puis suivent une série de signes, communément appelés "pattes de mouche", qui ne signifient rien pour vous et moi, mais que, ô par miracle, le pharmacien (chez lequel on trouve généralement de tout, même un ami...) transforme en une étiquette bien propre, parsemée de mots savants et de conseils quant à l'utilisation, insérée dans un petit contenant cylindrique en plastique transparent, lequel contient une multitude de pilules à une ou deux couleurs, selon le mal dont vous êtes atteint.
Bon, la prescription, on ne l'a plus, on l'a remise au pharmacien. Et quand il n'y a plus de pilules, on jette le petit contenant cylindrique qui contient la petite étiquette. À moins que vous ne gardiez un dossier spécial à la maison, avec toutes les petites étiquettes de tous les petits contenants cylindriques... ce qui serait étonnant. Donc, on n'a plus rien: plus de maladie, plus d'argent (il a fallu payer les pilules), plus de petite étiquette et plus de prescription.
Et là, la compagnie d'assurance me demande de lui dire quels sont les médicaments prescrits (nom, dose et durée) depuis les 5 dernières années...!!! Plus fou que ça, on meurt.
Les questions 3 et 4 ressemblent aux deux premières et obligent le "ouiste" à comprimer son écriture sur les 3 lignes qui lui sont attribuées pour s'expliquer.
Qu'ai-je donc fait devant cette aberration, cette insulte imprimée à mon intelligence volatile? Sur 8 lignes de 3 pouces et quelque chacune, j'ai utilisé une calligraphie relativement lisible et un ton de circonstance pour dire à la charmante compagnie d'assurance:
"Mon médecin de famille = Dr. Jean-Pierre Paquette. Mon chiropraticien: Dr. François Desmarais et Dr. Jacinthe Desmarais (j'aurais dû écrire "mes chiropraticiens", mais la rage d'avoir à écrire l'évidence qui va suivre m'aveuglait). Autres médecins dans divers hôpitaux et centres médicaux. Vous n'avez qu'à consulter mes dossiers."
J'attends toujours la réaction de la compagnie d'assurance à cette réponse qui doit être hors norme, selon leurs barèmes d'analyse des réponses à leur formulaire médical.
La question 5 est un autre exemple flagrant d'interrogation idiote: "Présentez-vous des anomalies physiques ou mentales? (Spécifier)".
Anomalies physiques... Est-ce que le fait qu'un de mes orteils penche un peu plus que ses voisins vers l'extrémité extérieure du pied constitue une "anomalie physique" au sens du Code des anomalies physiques de la compagnie d'assurance? Est-ce qu'un dictionnaire sain d'esprit définit "anomalie physique"?
Et la réflexion peut se poursuivre dans la même veine en ce qui concerne les "anomalies mentales". Qu'est-ce qu'une "anomalie mentale"? Si mon épouse me traite de fou après que j'ai acheté, disons, une imprimante dernier-cri pour mon PC au lieu d'un manteau de fourrure pour elle, est-ce que je dois aviser la compagnie d'assurance que j'ai une "anomalie mentale"?
Autrement dit, serait-il possible que les compagnies d'assurance fassent des formulaires pour le vrai monde et non pas pour elles-mêmes???
Je passe par-dessus la question 6, celle-ci étant plus raisonnable: "Prenez-vous des médicaments prescrits par un médecin? (raison, dose)".
Mais la question 7... La question 7... D'ordinaire, le chiffre 7 est chanceux. Mais pas là! Imaginez une question aberrante, triturez-là un peu pour qu'elle soit encore plus aberrante (si cela est encore possible) et multipliez le tout par 100. Vous devriez avoir une question dans le genre de celle-ci: "Avez-vous un membre de votre famille (père, mère, frère, soeur, conjoint, enfant) souffrant ou ayant souffert de diabète, maladie du coeur ou maladie mentale, chorée de Huntington, maladie de Steinert, SIDA? (Fournir l'âge actuel si vivant ou l'âge au décès)".

Tout d'abord, le père et la mère... Comment puis-je savoir les maux de mes parents? Suis-je leur médecin ou leur fils? Il n'existe aucune justification, légale ou autre, pouvant me forcer à connaître, en détail ou non, les vicissitudes physiques ou mentales de mes parents. Et si je suis orphelin depuis l'âge de 2 ans? Ou si j'ai été adopté à 5 ans? Ou si je n'ai pas revu mes parents depuis l'âge de 17 ans, alors que j'ai fugué pour me "refaire" une vie ailleurs?
Je suis totalement abasourdi par ce genre de question.
Non seulement on veut m'imposer la connaissance totale, continue et ininterrompue de ma condition physique, psychique, physiologique, psychologique, mentale, médicale, médicamenteuse, radiographique, électrocardiographique, sanguine, hospitalière, clinique, chiropratique et pratique (vous vous rappelez, "autre praticien"...) depuis les 5 dernières années, mais en plus, il faudrait que je connaisse les avatars frappant mes géniteurs. Que celui qui connaît la disposition applicable du Code civil m'obligeant à savoir, à connaître ou à me renseigner sur les maux de mes ascendants immédiats, me la fasse parvenir sans délai!
Et ce raisonnement s'applique sans contredit en ce qui concerne mes frères et soeurs.
Quant au conjoint... En quoi le fait que mon épouse soit diabétique peut avoir une incidence sur le fait d'assurer ma propre vie? Est-ce que le diabète est contagieux? Et qu'arrive-t-il si mon épouse, qui porte fièrement son alliance depuis 6 ans (alliance que j'achève d'ailleurs de payer par versements mensuels, égaux et consécutifs élevés), ne m'a pas dévoilé entièrement son réel état de santé lorsque, dans un état de confusion sans doute extrême, je lui ai demandé sa main?
Je vous mets au défi. Que ceux d'entre vous qui connaissent la "chorée de Huntington" ou encore la "maladie de Steinert" m'envoient un e-mail sans tarder pour m'expliquer en quoi consistent ces maladies. Mais, attention!: moi aussi je dresserai des statistiques . Je diviserai le nombre des réponses reçues par le nombre de lecteurs de cette opinion personnelle. Et j'en arriverai sûrement à un pourcentage inférieur à 1%...

La question 8 me demande si mon médecin m'a recommandé une diète... Il n'a pas eu besoin de le faire. Il m'a juste montré, dans son dossier (qui est en fait mon dossier), la progression inexorable de mon poids au cours des 5 dernières années. Puis, il m'a regardé, incrédule qu'il était que les pantalons que je portais n'étaient que de taille 34. J'ai compris. Mais si je réponds à la question de l'assureur, je dois dire que non, mon médecin ne m'a pas recommandé de suivre une diète... À moins que la compagnie d'assurance vienne plaider en Cour que le silence de mon médecin équivalait à une recommandation!
La question 9 est intéressante car elle met en relief non seulement les actes, conditions et situations passés et présents mais aussi les intentions futures:
Avez-vous déjà fait ou avez-vous l'intention de faire des envolées aériennes autrement que comme passager? (Si oui, questionnaire F30-14).
J'avais le goût de répondre "oui, comme bagage" mais je me suis abstenu.
"Avez-vous l'intention de..." Quelle question pernicieuse! Au moment où je réponds aux questions du formulaire, je n'ai jamais fait d'envolée aérienne autrement que comme passager. Ca, c'est facile à répondre. Au moment où je remplis le formulaire, je n'ai pas l'intention de changer de statut lorsque je me promènerai dans les airs. Mais si, deux semaines plus tard, le démon du midi me pique et qu'une jeune parachutiste suédoise aux yeux azur me convaint de suivre des cours de pilotage afin de lui permettre de s'envoyer en l'air, qu'arrive-t-il avec le formulaire? Dois-je aviser la compagnie d'assurance du changement de mon intention?
Ce que la compagnie d'assurance me demande, c'est de cristalliser aujourd'hui mon intention sur les faits de demain. Et ça, c'est bien difficile...
La question 10 me demande si, au cours des 2 dernières années, j'ai pratiqué un sport hasardeux tel que plongée sous-marine, parachutisme, saut en chute libre, alpinisme, deltaplane, vol à voile, cerf-volant, course d'automobiles ou de motos, moto-cross, etc.?
Ça, c'est en plein le genre de question dont raffolent les compagnies d'assurance. Car voyez-vous, cette question laisse place à l'interprétation des tribunaux. Et là où il y a des tribunaux, là sont les chances de la compagnie d'assurance de gagner sa cause contre votre succession ou le bénéficiaire de votre départ céleste. Tout ça à cause d'un diminutif aussi insignifiant (en apparence du moins) que "etc."...
Fouillez-vous souvent dans le dictionnaire? Moi, ça m'arrive régulièrement. C'est un outil fantastique, qui révèle bien souvent que ma connaissance des mots et de leurs définitions n'est pas toujours à point.
J'ai donc emprunté le Petit Larousse en couleurs ("75 700 articles, 4 430 illustrations, 269 cartes et un atlas à la fin de l'ouvrage" - vive les statistiques!) de ma plus vieille, une ado de secondaire 4 qui se croit adulte et dont le dictionnaire, qu'elle possède pourtant depuis plus de 5 ans, est encore dans son papier d'emballage.
J'ai trouvé cette définition des mots "et cetera", ou "et caetera" ou, si vous préférez, du diminutif "etc.":
"S'ajoute à une énumération pour indiquer qu'elle est incomplète."
Donc, la compagnie d'assurance me demande si j'ai pratiqué un "sport hasardeux" et me fournit, à l'appui, une énumération incomplète de ce que, elle, considère comme sports hasardeux.
Si j'ai joué au golf avec des souliers à crampons métalliques sous la pluie et que tout d'un coup, un violent orage, soutenu par un brusque tonnerre et agrémenté de soudains éclairs, m'a forcé à retraiter sous un arbre, inconscient que j'étais du danger, s'agit-il là d'un sport "hasardeux" que la compagnie d'assurance se fera un jouissif plaisir de classer dans la rubrique fourre-tout "etc."???
Je n'en peux plus...
Les questions 11 à 14 me demandent si j'ai l'intention (...) de voyager sur un autre continent, si j'ai eu des tickets en auto, si je me suis drogué dans les 10 dernières années et si je bois.
Et l'apothéose, c'est la question 15: taille et poids...
Mais là, la compagnie d'assurance me donne le choix de répondre: en pieds ou en centimètres (grandeur), en livres ou en kilos (l'autre). Pour la grandeur, je me suis senti plus haut en centimètres. Remarquez que j'ai écrit "plus haut" et non "plus grand". D'ailleurs, le formulaire devrait plutôt me demander ma hauteur et non ma grandeur. Vous savez sûrement ce que disait Napoléon, homme de petite taille, à ses hommes de troupe, beaucoup plus imposants: "Vous, vous êtes hauts. Moi, je suis grand...". Quant au poids, je me suis senti beaucoup plus léger en kilos...
Bon, le questionnaire est terminé. Mais non le contenu du formulaire...
On y lit le roman suivant sous la rubrique intitulée "Signatures":
"Nous, la personne à assurer et le contractant, déclarons que toutes les réponses et explications données dans cette proposition ou dans tout autre questionnaire ou formulaire s'y rapportant sont complètes et véridiques.
Nous convenons que l'assurance prend effet dès l'acceptation par la Compagnie de la proposition pour autant que cette dernière ait été acceptée sans modifications, que la première prime ait été payée et qu'aucun changement ne soit intervenu dans l'assurabilité des personnes à assurer depuis la signature de cette proposition.
Nous autorisons tout professionnel de la santé ainsi que tout établissement public ou privé de santé ou de services sociaux, la Régie de l'assurance-maladie du Québec, toute compagnie d'assurance, le Bureau de renseignements médicaux, les institutions financières, les agents de renseignements personnels ou les agences d'investigation ainsi que tout organisme public détenant des renseignements personnel à notre sujet, notamment des renseignements médicaux, à fournir ces renseignements à - nom de la compagnie d'assurance - et à ses réassureurs, pour l'évaluation du risque ou l'enquête nécessaire à l'étude de toute demande de règlement.
Nous autorisons également notre assureur, ou ses réassureurs, à échanger avec d'autres assureurs ou institutions financières les renseignements personnels contenus dans la présente proposition et à faire enquête auprès d'eux pour l'évaluation du risque ou lors d'une demande de règlement.
En cas de décès ou d'incapacité, le bénéficiaire, l'héritier, le liquidateur de ma succession ou le curateur, est expressément autorisé à fournir à - nom de la compagnie d'assurance - , sur demande, tous les renseignements et autorisations nécessaires à l'étude de la demande de règlement de décès ou d'invalidité et à l'obtention des justifications requises."
Et il ne reste qu'à situer, dater et signer ce formulaire.
C'est curieux: au début de la citation, on dit bien: "Nous, la personne à assurer et le contractant, déclarons...". Mais, en bas du formulaire, il n'y a qu'un espace pour signer, là où on indique "personne à assurer".
D'autre part, je comprends qu'en apposant ma signature au bas de ce formulaire, tout le monde va connaître exactement mon état physique, psychique, etc. (tiens, je commence à aimer ça, ce minuscule diminutif!). En effet, non seulement les autres peuvent donner des informations à mon assureur, mais celui-ci peut même partager avec eux les informations que je lui donne. Est-ce donc que j'aurais ce qu'on appelle un "corps public"???
Ensuite, regardez bien la formulation de la fin du troisième paragraphe: "...pour l'évaluation du risque ou l'enquête nécessaire à l'étude de toute demande de règlement."
L'évaluation du risque se fait avant que la police d'assurance ne soit émise, tandis que l'enquête nécessaire se fait après le décès. C'est bien écrit "ou" et non pas "et". Donc, l'assureur peut très bien accepter le risque sur la base des réponses fournies par moi dans son formulaire sans obtenir d'autres informations pouvant corroborer, infirmer ou modifier mes réponses, et, plus tard, beaucoup plus tard, disons après mon décès, faire "l'enquête nécessaire".
Je suis d'avis que cette façon de procéder des compagnies d'assurance est tout à fait à la hauteur de la triste réputation qui les afflige. Pourtant, ce serait si simple de faire autrement...
Comment?
test sanguin et analyse d'urine;
examen médical complet (très complet);
autorisation d'obtenir copie des dossiers médicaux; et
analyse de ceux-ci dans les 3 mois de l'émission de la police d'assurance.
Fini le questionnaire médical à remplir!
Si rien ne cloche, la police demeure en vigueur (tant que les primes sont payées, bien sûr!) et l'indemnité doit être payée au décès, sur simple présentation du certificat de décès.
En conclusion, je vous suggère de ne pas vous laisser endormir par la petitesse des caractères d'imprimerie du formulaire ou encore par des questions faites pour être répondues par un "oui" ou un "non", sans autre alternative. Si vous ne savez pas, si vous ne vous rappelez pas, écrivez-le. Je l'ai d'ailleurs fait sur le formulaire.
D'autre part, si vous ne remplissez pas vous-même le formulaire médical, assurez-vous que tout ce que vous avez dit à l'agent ou au courtier d'assurance se retrouve sur le formulaire. Si les lignes attribuées à votre prose sont insuffisantes, joignez une annexe. Et si vous ne voulez prendre aucun risque, renvoyez la compagnie d'assurance à sa clause du bas et écrivez-lui expressément de se renseigner auprès de vos médecins, chiropraticiens et autres praticiens. À l'aide de vos dossiers, médicaux et autres, et des informations obtenues de ceux qui s'occupent de votre corps et de votre esprit, l'assureur sera mieux en mesure d'évaluer le risque que vous représentez . De la sorte, on lui ôtera le plaisir de faire son enquête après votre décès.
Enfin, gardez immédiatement une photocopie de tout ce que vous signez, même si on vous promet que vous en obtiendrez une copie plus tard.
Les compagnies d'assurance ne fonctionnent qu'avec des documents: vous devez donc faire de même!
Ici se termine donc cette longue analyse très personnelle du formulaire de la compagnie d'assurance. Vous aimeriez peut-être connaître le nom de cette compagnie? Ce n'est pas nécessaire. Tout d'abord, ce serait lui accorder une importance qu'elle n'a nullement. D'autre part, tous les formulaires médicaux des compagnies d'assurance se ressemblent. Les moutons s'entendent toujours bien dans le même pré...
Vincent Allard
P.S.: En passant, je viens tout juste d'être informé par mon épouse que la compagnie d'assurance a accepté d'assurer ma vie et ce, même si j'ai rempli son formulaire d'une façon très personnelle. C'est donc la preuve irréfutable qu'il ne faut jamais, au grand jamais se laisser endormir ou mener par les formulaires préparés d'avance et qui exigent de nous des réponses faciles à analyser.
Copyright © 1996. Vincent Allard. Tous droits réservés.
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